L’esprit de mon père

Hier, j’ai publié un texte sur la pataphysique.
Et j’ai dit que je sais très bien d’où me vient cet intérêt, bien plus ancien que toutes mes lectures de Boris Vian et que toutes les découvertes littéraires que j’ai pu faire par la suite.
Cet éveil , je le dois à mon père.
Il avait un esprit particulier.
Quand il me parlait et qu’il avait envie de jouer, il utilisait souvent des formulations volontairement illogiques.
Des phrases qui, sur le moment, me surprenaient, me faisaient sourire ou rire, mais surtout, m’obligeaient à réfléchir.
Il pouvait commencer une histoire en disant qu’un homme était assis au coin d’une table ronde, ou me parlant de deux aveugles qui regardaient un coucher de soleil.
Il évoquait un silence très bruyant, un escalier qui descendait vers le plafond, une chaise fatiguée d’être assise, ou un trottoir qui décidait de traverser la rue.
Ce genre de phrases, je ne les entendais nulle part ailleurs.
Avec lui, les mots pouvaient se tromper volontairement.
Les phrases n’étaient pas toujours là pour être logiques, mais pour créer un décalage.
Et je trouvais cela très drôle… au point d’être toujours en éveil, lorsqu’il ouvrait la bouche, avide de découvrir ce qu’il allait dire.
Je comprends aujourd’hui que, sans le savoir, il me mettait sur un chemin d’éveil de l’esprit très particulier.
Au fil de ma vie, je me suis rendu compte que si mon père me manquait, ce n’était pas seulement parce que je perdais mon protecteur, le premier homme de ma vie, mon premier interlocuteur passionnant.
Je perdais aussi un homme à l’esprit très spécial, d’une finesse, d’une bonté et d’une fantaisie que je n’ai jamais retrouvées ailleurs.
Je le remercie encore d’avoir réussi, en neuf courtes années passées ensemble, à diffuser en moi cette manière d’être et de concevoir les choses.
Aujourd’hui, dès que j’en ai l’occasion, j’enfourche mon cheval de bataille et je partage cet humour-là avec d’autres.
Avec les plus jeunes, j’en fais un jeu… dans lequel ils entrent en riant, avant même de savoir ce que je vais leur dire.
C’est ma façon à moi de continuer de propager une manière de concevoir le monde qui était chère… à quelqu’un qui m’était plus cher encore.

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