La liste et la poétesse

Un jour du IXe siècle, une jeune Chinoise lève les yeux vers une liste de noms.
Ce sont ceux des hommes qui viennent de réussir les prestigieux examens impériaux.
Elle les lit, les envie et sait qu’elle ne verra jamais le sien parmi eux.
Non parce qu’elle manque de talent, mais parce qu’elle est une femme…
Cette jeune femme s’appelle Yu Xuanji et je l’ai découverte cette semaine.
Je n’avais encore jamais entendu parler de cette poétesse chinoise, née vers 844 et morte tragiquement alors qu’elle n’avait probablement pas trente ans.
Le poème qu’elle a écrit après avoir lu la liste est celui-ci:


Yu Xuanji se trouve au temple Chongzhen, à Chang’an, lorsqu’elle découvre les noms des nouveaux lauréats aux examens impériaux.
Ces concours occupaient une place considérable dans la Chine des Tang.
Les réussir permettait aux hommes instruits d’entrer dans l’administration et pouvait ouvrir la voie à une brillante carrière.
Encore fallait-il avoir le droit de s’y présenter… et les femmes en étaient exclues.
Yu Xuanji regarde donc ces noms en sachant que, quel que soit son talent, le sien ne pourra jamais figurer parmi eux. Elle en fait ce poème dans lequel elle ne se lamente pas.
Elle sait qu’elle écrit et elle connaît la valeur de ses textes.
Elle constate simplement que les hommes qu’elle a devant elle peuvent obtenir une reconnaissance à laquelle elle n’aura jamais accès.
Elle parle notamment de sa « robe de soie » qui cache ses vers.
J’aime beaucoup cette image.
En quelques mots, le vêtement féminin devient presque une frontière.
Derrière cette robe se trouvent ses poèmes, sa culture et son intelligence.
Tout ce qu’elle pourrait montrer au grand jour si elle était née homme.

Cette dame a vécu sous la dynastie Tang, l’une des périodes les plus brillantes de la poésie chinoise.
Très cultivée, elle écrit dès sa jeunesse et fréquente des lettrés.
Elle deviendra plus tard prêtresse taoïste et mènera une existence particulièrement libre pour une femme de son époque.
Une cinquantaine de ses poèmes sont parvenus jusqu’à nous. Ils parlent d’amour, d’absence, de désir, de nature, de solitude, mais certains révèlent également une femme parfaitement consciente de la place que la société lui réserve.

Plus de onze siècles nous séparent de Yu Xuanji et pourtant il n’est pas bien difficile de comprendre ce qu’elle a dû ressentir en regardant cette liste.
L’histoire lui a d’ailleurs réservé une assez jolie revanche.
Les noms de la plupart de ces hommes ont depuis longtemps été oubliés, mais celui de la jeune femme qui ne pouvait pas concourir, lui, est toujours connu.


par

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *